La somme des pas perdus




Qu’on me demande de situer le cœur de Montréal et je m’ébroue comme une boussole, tenté de partir dans trois directions à la fois. Puis je me fixe.

Quelque chose en moi m’indique qu’il doit bien se trouver quelque part dans la salle des pas perdus de la Gare Bonaventure. Elle exerce sur moi une attraction presque magnétique. Bien que je sois maître de mon temps – et de mes pas –, j’y retournais, au petit jadis, quand la ville était encore ouverte, plusieurs fois par semaine, sur la lancée de longues marches qui me faisaient passer du haut vers le bas de Montréal. Un peu plus et j’aurais pu vous fournir un horaire. Pourtant, je n’avais ni train à prendre, ni train-train quotidien qui m’auraient poussé à retourner jour après jour au centre-ville. J’étais plutôt aiguillé par une qualité de la lumière. Je dois partager certains traits avec ces animaux qu’un iota d’oxyde de fer logé dans leur tête de linotte depuis la préhistoire guide le long de lignes invisibles 1. Ce composé, qu’on appelle magnétite, m’évoque une pierre sans poids, flottant en tête, où se buteraient les rayons de ma pensée. On attribue aussi cette traction inconsciente à la présence d’une protéine, le cryptochrome, chez les entités magnétoréceptives. Cette « couleur cachée », sensible au spectre ultraviolet et à la lumière bleutée – au premier chef celle de la lune – aurait une influence régulatrice sur leur rythme circadien. Ces hypothèses, quelles que soient leur valeur de vérité, s’harmonisent avec mes états d’âme. Les magnétopathes ont le cœur bleu, le pas lunaire.

Vous aurez compris que je n’ai pas besoin de permission scientifique pour m’abandonner au ressort d’une métaphore. J’entrevois le volume de la Gare comme un gigantesque œuf de lumière calé dans un creux clair-obscur, au pied des façades miroitantes du centre-ville. Une sorte de hangar souterrain pour cet OVNI orangé qu’on aurait vu flotter, toute la nuit du

7 novembre
1990,


au-dessus des créneaux de la Place Bonaventure. Car c’est bel et bien un phénomène lumineux qui attise ma pensée et active mon pas. Je me vois passer, anonymement, sur le terrazzo de la salle des pas perdus, son cosmos moucheté d’éclats de marbre multicolore. Grande lame géologique sur laquelle repose un volume de lumière. Aux deux extrémités, juste au-dessus des bas-reliefs dédiés aux bâtisseurs de la nation – figures héroïques d’une encyclopédie canadienne allusive, taillées dans une pierre écrue sur fond bleu ciel – le verre laiteux de hautes baies de verre givré laisse entrevoir des silhouettes en contrejour : celles de travailleurs en pause, qui grillent une cigarette, papotent, entrent et sortent. Ces figures pâles appartiennent au théâtre du petit jadis. Elles sont pour moi les acteurs d’un cinéma sans péripéties. J’aime m’arrêter près d’un des deux tableaux des départs – l’un consacré aux villes lointaines du pays et de la province, l’autre aux banlieues laurentiennes –, et contempler leur assemblée spectrale, suspendue dans une autre lumière.

J’ai toujours cru que les verrières donnaient sur un espace intérieur, auquel seuls les travailleurs de bureau avaient accès. Juste avant que la ville ne se referme sur elle-même, j’ai pris le risque de vérifier, et je crois qu’il s’agit en fait d’une sorte de parking – j’en ai déjà oublié l’allure, tant cette image me semblait étrangère à ma conception. Peut-être est-ce parce lorsque je m’y projette en pensée, je n’imagine jamais la façade extérieure de la Gare, comme s’il s’agissait d’un espace sans dehors, et que les gens, pour y exister, n’avaient pas d’autre choix que de se fondre à la lumière même. Je passe derrière le décor. Où sont les extra-terrestres, les êtres de lumière ? Ce sont des gens, de simples gens, équipés de Tupperware ou de cigarettes, livrés à leurs obligations quotidiennes, leur gagne-pain, qui sait, leur perd-la-vie.

Pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font. J’ai depuis longtemps baptisé Heure des fous cet instant, qui s’étend d’environ

seize heures
vingt-six
à

dix-huit heures
douze,


où les tours se vident. Sous les deux tableaux des départs, le plancher de la salle des pas perdus grouille de cols blancs libérés de leurs obligations du jour, pressés de rentrer en banlieue, ou plus loin au Québec ou au Canada, où ils redeviendront un peu plus eux-mêmes. J’adore me fondre à leur nombre, en direction vers nulle part. Leurs lignes de fuite ne sont pas les miennes. N’allez cependant pas croire que je les méprise : j’adore leur fourmillement, leur rumeur, leur dispersion – cette possibilité qu’ils incarnent de partir dans toutes les directions à la fois. Salle des pas perdus : Parlement des possibles, plus vivant que les débats de l’Assemblée nationale.

Je me méfie néanmoins du désir des foules, des charmes du taux horaire, de l’attrition des âmes au profit des descriptions de tâches, des modèles de gestion. Peut-être est-ce le contraste entre ma liberté et l’asservissement des passagers en attente, qui dicte mon élan, informe mon émotion. Je retourne ici précisément parce que je n’ai pas de train à prendre, que je veux me frotter au plus grand nombre, et ré-aiguiller mon fil de pensée. RW/FF. Ce n’est ni la faute à la magnétite, ni au cryptochrome, c’est l’impossible qui m’attire. Je fuis l’heure des fous, reprends le calcul qu’ils feignent d’ignorer, mais dont ils sont le cœur : la somme des pas perdus.


1.
 
Ce sont surtout des oiseaux et des insectes, quelques poissons, une poignée d’humbles plantes, coraux et bactéries. L’étourderie de la linotte, qui sert si bien l’évocation, est tout à l’honneur dans ce collège interspécifique.